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© JAIME REINA/AFP
Interpellés par les découvertes sur la sensibilité et l'intelligence des animaux, les croyants sont amenés à questionner la place des bêtes dans la Création.
Au commencement était... la Genèse, et son premier chapitre, si controversé : « Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux selon leur espèce, et tous les reptiles du sol selon leur espèce » (Genèse 1, 26). Dans « Les racines historiques de notre crise écologique », un retentissant article paru en 1967, l'historien Lynn White s'est appuyé sur ces versets pour dénoncer la responsabilité dans la destruction du vivant du christianisme, qualifié de « religion la plus anthropocentrique qui soit ». Une accusation reprise à leur compte par beaucoup de militants écologistes, sans nuance - car l'affaire est un peu plus compliquée.
« Il faut bien distinguer ce que dit l'Écriture et son interprétation. Les auteurs des récits de la Création n'envisageaient la domination de l'homme sur les animaux que comme une domination partielle, sans commune mesure avec la cruauté qui sévit aujourd'hui dans l'élevage et l'abattage industriels », explique Didier Luciani, professeur d'Ancien Testament à l'Université catholique de Louvain (Belgique), rédacteur d'un Cahier des Évangiles (no 183) titré « Les animaux dans la Bible ». Et de préciser que le texte biblique ne saurait faire l'objet d'une lecture univoque, car il est éminemment pluriel. Ainsi, dans la Genèse, faut-il distinguer entre, d'une part, la période où, végétariens, les humains vivent en paix avec toute la création - revêtus d'une dignité royale, ils ont une relation privilégiée avec les animaux, promus sujets et non pas objets - et, d'autre part, la période post-diluvienne, inaugurée par Noé et son arche. Après que les humains ont, par le péché, introduit le désordre, les animaux se révoltent contre eux. Dieu, par pitié, confère aux humains le droit de les tuer et de manger leur viande. D'où ce verset : « Soyez la crainte et l'effroi de tous les animaux de la terre » (Genèse 9, 2).
Dans la Genèse, faut-il distinguer entre, d'une part, la période où, végétariens, les humains vivent en paix avec toute la création et, d'autre part, la période post-diluvienne, inaugurée par Noé et son arche.
Catégorique, cette parole légitime-t-elle pour autant un usage abusif du vivant ? « Certainement pas », estime encore Didier Luciani, non sans citer tel ou tel extrait d'autres textes bibliques pour appuyer son propos. « L'importance des versets favorables aux animaux dans l'Ancien Testament aurait pu permettre le développement d'une autre conception, plus respectueuse », confirme pour sa part Éric Baratay (voir p. 38). Selon ce spécialiste de l'histoire des relations entre animaux et humains, auteur de l'Église et l'animal (France, XVIIe-XXe siècle) (Cerf, 1996), si la rupture ontologique entre les uns et les autres est absente des premiers livres de l'Ancien Testament, elle émerge dans les textes plus tardifs. Dans le Livre de la sagesse, par exemple.
À la lumière de la pensée grecque dominée par l'échelle des êtres vivants, établie par Démocrite et Platon et formalisée par Aristote, et qui, des invertébrés jusqu'à l'homme, établit une hiérarchie. Et dans le sillage du dualisme platonicien, la notion d'immortalité de l'âme - distincte du corps - s'impose progressivement. Une immortalité réservée aux seuls humains ? Le Nouveau Testament ne tranche pas. D'un côté, il évoque les liens des bêtes avec Dieu (Matthieu 6, 26), l'attente d'un retour à la paix paradisiaque entre les créatures (Marc 1, 13), l'évangélisation de toutes celles-ci (Marc 16, 15). De l'autre, il affirme la supériorité intrinsèque de l'humain (Marc 5, 11-16 ; Actes 10, 12-14 ; 2 Pierre 2, 12-22). Une ambivalence que l'on retrouve chez Paul. Dans son épître aux Romains (8, 19-22) l'apôtre dit ainsi : « La création (...) aspire à la révélation des fils de Dieu » et « toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. » Pourtant, c'est le même qui place avec insistance l'être humain au centre de tout parce que lui, et lui seul, est fait à l'image du Créateur.
Le postulat d'une radicale prééminence de l'humain, l'Église va l'adopter sous l'influence des Pères grecs et latins, puis de saint Augustin (354-430). Avec des accents plus ou moins réducteurs. Mais la cause est désormais entendue : si l'animal est doté d'une âme, celle-ci ne saurait être que sensitive et attachée au corps. Et quand Descartes développe, au XVIIe siècle, sa théorie de l'animal-machine qui n'éprouve rien, le clergé catholique se laisse un temps séduire. Une césure franche avec les autres créatures qui s'explique aussi par la volonté des clercs de combattre tout panthéisme ou totémisme. Font certes exception, ici et là, de grandes figures spirituelles. En premier lieu celle, aussi emblématique que radicale, de saint François d'Assise (voir p. 40). Pourtant, l'Église catholique est restée fidèle, très majoritairement, jusqu'en son dernier catéchisme officiel (1992), à la ligne de fond formulée par Thomas d'Aquin (1225-1274), selon laquelle « dans la hiérarchie des êtres, ceux qui sont imparfaits (les animaux) sont créés pour ceux qui sont parfaits (les hommes) ».
Nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu
Les premières voix discordantes se sont vraiment exprimées chez les protestants. En Angleterre notamment, où des groupes, tels les quakers, affirment dès le XVIIIe siècle que les bêtes ont une âme immortelle et des facultés développées ne justifiant en rien qu'on les brutalise. « Dans les années 1970, Andrew Linzey, prêtre anglican et figure marquante du mouvement végétarien chrétien, a exposé les raisons théologiques pour lesquelles l'assujettissement des animaux par l'homme est en contradiction avec le message christique. Ses travaux, dont Théologie animale (One Voice, 2010), et son centre d'éthique animale à Oxford ont eu un impact considérable, y compris chez des théologiens catholiques », signale Éric Charmetant, dont le livre les Animaux paraîtra en mai 2019 aux éditions Fidélités. Père jésuite, ce professeur de philosophie est l'un des penseurs catholiques dotés d'une vive sensibilité écologique qui réfléchissent à une « manière plus théocentrée et écocentrée de regarder nos amis les bêtes et leur place dans le projet de Dieu pour la création ».
Il s'inscrit, ce faisant, dans les pas d'une lignée déjà ancienne, initiée par Hélène Bastaire et Jean Bastaire (voir p. 40), à qui l'on doit une Lettre à François d'Assise sur la fraternité cosmique (Parole et Silence, 2001) et un livre fondateur, Pour une écologie chrétienne (Cerf, 2004). Mais aussi, dans les pas de théologiens comme Albert de Pury ( Homme et animal Dieu les créa. Les animaux et l'Ancien Testament, Labor & Fides, 1993), François Euvé ( Christianisme et Nature. Une création à faire fructifier, Vie chrétienne, 2004) ou Christophe Boureux ( Dieu est aussi jardinier, Cerf, 2014). Sans oublier Leonardo Boff, théologien de la libération qui, comme tel, a subi les foudres du Vatican. Ce frère mineur franciscain a toujours appelé de ses voeux un nouveau paradigme de la relation des êtres humains à la Terre et à la nature. Et fait valoir que Cri de la Terre, cri des pauvres (titre d'un de ses nombreux livres), c'est tout un.
Une rhétorique qu'a reprise à son compte le pape François dans son encyclique Laudato si' (2015). Le souverain pontife y explique que la culture du déchet fait des humains eux-mêmes des déchets. Et que la violence faite aux animaux est une violence faite à nous-mêmes. « Nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu », écrit-il (69). Son rejet de toute posture despotique à l'égard des animaux s'accompagne de « la conviction que tout est lié dans le monde » (16) et de son invitation à dépasser l'excès de dualisme qui caractérise notre vision du monde. « Ce qui est d'abord en jeu n'est autre que de retrouver une sensibilité toute franciscaine de fraternité avec le vivant. Face à la catastrophe écologique, tout changement de taille suppose que nous cessions de nous en sentir séparés et de vouloir tout transformer », commente, quant à lui, le philosophe Dominique Bourg. Non sans se féliciter que le pape ait dénoncé l'interprétation étroite de la Genèse qui s'est, hélas ! imposée au sein de la chrétienté latine. Et d'en appeler à l'émergence d'une spiritualité « faisant toute sa part au donné naturel, enfin réhabilité ». En somme, une éco-spiritualité telle qu'esquissée dans Laudato si' .
Le pape François, on l'aura compris, donne implicitement un blanc-seing aux travaux des penseurs chrétiens de l'écologie. Et il les encourage à construire plus avant cette théologie de l'animal « qui n'a pas été faite, n'est même pas commencée et sera la tâche des chrétiens du XXIe siècle », comme l'avait prédit le philosophe catholique Jean Guitton, en 1986, lors du colloque Droits de l'animal et pensée chrétienne, à l'Institut de France. Chacun en convient désormais, cette théologie est commandée par les avancées de la science, en particulier de l'éthologie, qui étudie scientifiquement le comportement des espèces animales, dont l'humain. Elle est aussi influencée par l'évolution des mentalités.
L'objectif ? Permettre de poser un regard chrétien sur les animaux non-humains, qui leur fasse toute la place, prenne acte de la richesse de leur vie émotionnelle, de leur émergence comme sujets individués et pas seulement sociaux. Sans pour autant tomber dans certains excès des antispécistes (voir encadré ci-contre). Bref, trouver une position qui situe à nouveaux frais la spécificité de l'animal humain, définisse la particularité de sa culture et de son langage, sa position dans le « plan » de Dieu. Et nous éclairer sur l'aide que nous pouvons attendre des non-humains pour entrer dans un rapport plus contemplatif, moins prédateur, au monde. Voire, très concrètement, sur ce qu'il faut penser du véganisme (voir lexique p. 34) et autres alertes lancées contre la consommation de viande. Autant de questions qui questionnent, in fine, nos représentations de la transcendance du Dieu créateur et de son immanence. Et de l'articulation entre ces deux dimensions. Autant dire, une quasi-révolution copernicienne...
Le végétarisme exclut la consommation de chair animale, mais pas des autres produits d'origine animale (miel, oeufs, produits laitiers).
Le végétalisme est un régime alimentaire plus strict, qui exclut tout produit d'origine animale.
Le véganisme étend sa démarche à l'ensemble de sa consommation, refusant l'achat de vêtement en cuir, laine, fourrure ou soie, ou de cosmétiques ayant été testés sur des animaux.
Le flexitarisme désigne un régime alimentaire omnivore, mais réduisant la consommation de protéines animales. Les flexitariens sont végétariens la plupart du temps.
Spécisme/antispécisme : Pensé par le psychologue Richard Ryder, le spécisme apparaît en 1970 pour critiquer l'expérimentation animale. En 1975, il est popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans son best-seller la Libération animale. Il désigne autant le mépris des humains envers les animaux qu'une discrimination entre les espèces qui conduit, par exemple, à traiter plus favorablement un chat qu'une vache destinée à l'abattoir. En opposition, l'antispécisme considère que, de même que nous avons appris à ne pas discriminer selon la race, nous ne devrions pas le faire selon les espèces. Dans son essai Antispéciste (Don Quichotte, 2016), le journaliste Aymeric Caron fait de ce courant un nouvel humanisme, connecté à la nature.
Hors-série La Vie sciences L'intelligence des animaux : À travers des récits d'expériences en laboratoire et des anecdotes souvent étonnantes recueillies auprès des meilleurs chercheurs, cet opus de 68 pages fait le tour des capacités rationnelles et de l'intelligence émotionnelle de ces êtres à plumes, écailles ou poils auxquels les humains ont fini par reconnaître des droits. Il questionne leur sagesse et leur éventuel sens moral. Il rappelle leur capacité à nous émerveiller par leurs prodiges, et peut-être bien à nous montrer la voie du respect de la Terre.
Végétarien, végan ou flexitarien ? Ce qui est bon pour la santé, d'Édouard Pélissier, Odile Jacob, 2019.